Chantiers

Habiter la métropole. Des existences fragiles.

Il est plus aisé de connaître l’homme en général
que de connaître un homme en particulier.

La Rochefoucauld

Des existences

« Où trouver en soi-même les ressources pour légitimer tel ou tel mode d’existence singulier ? Comment rendre les existences plus réelles ? Peut-être les existences doivent-elles en passer par d’autres existences pour se poser elles-mêmes ou se consolider, et inversement. On n’existe pas par soi ; on n’existe réellement que de faire exister autre chose. Toute existence a besoin d’intensificateurs pour accroitre sa réalité ». (David Lapoujade, Les existences moindres).

Dire qu’exister c’est faire exister ce qui en retour nous fait exister c’est aller à l’encontre de ce que sous-tendent d’autres gestes, ceux qui constituent le « fait » institutionnel des identités avec son long cortège de formes sociales fondées dans la division : assignation et distribution de places, séparation de l’expérience des uns et des autres, fabrication d’identités et leur hiérarchisation... Ou autrement dit, reproduction d’un certain ordre au détriment des singularités. Et au bout, l’institution du droit à la négligence. En général, car s’il s’agit toujours de l’usage de généralités dans la constitution de l’institution, des gestes peuvent en surgir qui en destituent leur évidence, qui font émerger des singularités. Et alors des formes de relation se réinventent. Malgré l’institution.

Métropole

Appelons la métropole l’espace de composition d’une totalité administrée vouée à la valorisation marchande. Qu’aujourd’hui les flux et réseaux qui recouvrent le monde prétendent remplacer les vieilles institutions de gestion du « social » ne change rien à la séparation : conjugaison d’une démente circulation avec la fixité des divisions. Plus que jamais des intégrés et des désintégrés. Qui peut faire mine d’ignorer que la mise en mouvement incessante au sein de la smart-City cohabite parfaitement avec l’immobilité des camps de réfugiés dans l’attente d’un énième démantèlement, avec des lieux d’enfermement pour des étrangers pauvres, avec les corps clochardisés posés à même les trottoirs de la rue, avec des espaces de relégation enclavés dans des banlieues rapiécées, avec la solitude d’une foule d’errants hallucinés ? D’un côté le culte d’individus mobilisés, branchés, de l’autre la fabrique incessante de nouveaux gueux. Nous avons tous en nous un devenir rebut qui n’est que l’autre nom de notre inadaptation à l’ordre métropolitain du contrôle et de la marchandisation. Nous le revendiquons.

Notre devenir rebut, en commun : des migrants en errance et leurs mondes égarés qui nous disent si nous avons encore, nous aussi, un monde. Et ce qu’il en est de nos propres déambulations. Et alors surgissent d’innombrables réseaux de solidarité qui fabriquent un autre monde. Des fous précarisés dans les zones grises des institutions de la psychiatrie en plein effondrement. Et alors surgit une trame de lieux et des gestes d’accueil où se rencontrent des expériences inattendues. Des malades captifs des dispositifs médicaux qui nous rappellent le temps singulier de la transformation des corps. Et alors nous interrogeons les délires de la santé et ses performances. Des lieux qui échappent aux parcours balisés qui nous disent que nous pouvons encore les habiter.

Appelons ces lieux, ces êtres, des dépossédés.

A propos des « dépossédés », encore David Lapoujade : « vous avez le droit d’exister, bien sûr, mais pas de cette manière, ni de cette manière, ni d’aucune manière… La question est politique, autant qu’esthétique ». De quel droit ? Devrait toujours remplacer : « c’est le droit ». Il en va du droit d’exister réellement. Du droit aux manières d’exister.

Entendons-nous : plaider pour le réel des existences c’est le faire pour les manières d’exister. Le réel c’est le déploiement de formes par lesquelles des devenirs du monde trouvent à exister : l’instauration de nos relations. Comment alors ces formes relationnelles pourraient-elles ne pas destituer l’ordre qui en dénie la possibilité ? Comment ne pas affronter alors l’obsession de demeurer dans ce qui est déjà (je suis ceci ou cela), accrochés à des savoirs qui opèrent la distributions des existences à partir des identités ? La question qui nous importe ici : comment faire vivre des zones formatives de l’expérience ?

Des existences fragiles

Nous proposons d’ouvrir un chantier collectif qui devait se prolonger toute l’année 2020-2021. Nous avons voulu l’appeler Habiter la métropole. Des existences fragiles. Il se composera d’enquêtes, de moments de rencontres où nous mettrons en partage des expérimentations portant sur les manières de faire exister nos relations, de nous réapproprier des rapports singuliers à nos milieux, de dés-administrer l’espace et les relations qui s’y déploient pour en faire émerger des lieux.

Il s’agit alors d’être attentifs au surgissement de ce que nous appelons des communaux, des pratiques qui constituent des communs en chantier, où l’entraide, les formes de coopération permettent de tisser la cartographie de formes singulières d’associations et d’alliances entre nos expérimentations.

Si la métropole est devenue l’espace d’une population innervé par les réseaux de la valorisation, nous voulons prendre soin des lieux de la communauté dont le vecteur est la fragilité des manières de la faire exister. Nous faisons l’hypothèse que c’est dans la fragilité des existences, ce reste irréductible, notre inadaptation, que peuvent se configurer de nouvelles résistances. C’est dans l’attention portée à la vulnérabilité de notre expérience que nous réinventerons la co-existence d’une pluralité de mondes.

Création de situations pour retrouver à nouveau les formes de la vie commune. Ou pour le dire autrement, c’est parce que nous sommes des inadaptés à l’ordre de ce monde que nous pouvons nous engager à nouveau dans l’instauration de nouvelles formes de communauté. Mais alors, la question qui se pose est la suivante : comment faire tenir ces expérimentations communes, comment en rendre possible leur transmission, comment associer nos expérimentations ?

Les rencontres que nous proposons rassembleront des gens qui animent des groupes d’entraide mutuelle qui se situent au bord de l’institution psychiatrique, d’autres qui inventent de nouvelles manières d’accompagner des enfants et des familles en difficulté, ceux qui participent à des réseaux de lutte et de solidarité avec des migrants, des collectifs de malades, des créateurs de jardins partagés, des soignants, des travailleurs sociaux, des architectes, des juristes, des associations et collectifs de solidarité... Le but est de prêter une attention commune à la naissance de ces expérimentations, d’en partager les contextes d’adversité, de se lier, s’allier pour constituer une cartographie de ces communaux en chantier.

Ce travail collectif, dans des moments d’étape, fera l’objet de rencontres publiques qui doivent nous permettre de nourrir la trame d’une cartographie communale. Ou tout simplement, l’accroissement de notre expérience.