Pour une écologie des pratiques de soin

Aux frontières de la psychiatrie et des univers assistantiels. Quels nouveaux dispositifs ? Quelles territorialités ? Quelles formes de coopération ? Quelles luttes dans une époque d’implosion des institutions pastorales ?

Josep RAFANELL i ORRA

Les traits les plus caractéristiques de l’offensive néolibérale des années 80 ont été maintes fois commentés : destruction du tissu des communautés et des solidarités, occultation des divisions sociales, atomisation coextensive à la promotion d’une ontologie entrepreneuriale, métropolisation dessinant un espace global quadrillé par les flux de la valeur, brutale indifférence à l’égard de la singularité des milieux de vie. Mais aussi invisibilisation des formes de relégation. Cette nouvelle restructuration du « système-monde » entraîna avec elle l’effondrement de pans entiers du pastoralisme étatique et, avec celui-ci, des espaces disciplinaires de gestion de l’inadaptation mais qui n’en étaient pas moins, dans certains cas, des lieux d’hospitalité. S’instituait ainsi un nouvel ordre brutal de la négligence au nom de l’absolutisme despotique de l’économie.

Pourtant, lors de ces décennies noires de culte absolu de l’économie, il fut encore possible de faire miroiter un pastoralisme d’une autre espèce : celui de l’esprit de l’entreprise qui, sans autre médiation, prolongeait ses ravages au cœur même de la subjectivation sociale à partir de ce que certains ont appelé « l’entreprise de soi ». Et tant pis pour ceux qui ne pouvaient, ou ne voulaient pas, acquérir une existence sociale à partir de l’injonction à construire des « projets de vie » intégralement soumis aux instances supérieures de l’économie. Le « droit à la négligence », qui existait pourtant déjà si bien dans le cadre des institutions de l’État social, déborda largement celles-ci, porté par le fanatisme religieux de l’État du capitalisme. L’indifférence, le mépris, l’humiliation se sont depuis érigés en principes totalisants de gouvernement. Il ne s’agit plus « de faire vivre », comme nous l’avait appris la généalogie du biopouvoir, mais à nouveau de laisser mourir. Ou d’ignorer. Comme le dit David Lapoujade, le pouvoir d’ignorer est bien pire que celui de nier. Et c’est ainsi qu’il est aujourd’hui possible d’ignorer les noyés dans les flots qui entourent la forteresse européenne, les existences harassées dans les bidonvilles à Paris ou les morts solitaires dans des EHPAD lors d’une vague épidémique.

Où en sommes-nous ? La poursuite de la destruction des services publics, la gestion managériale des institutions, l’état d’exception permanent et sa police annonceraient ce que certains, pudiquement, appellent un libéralisme-autoritaire et d’autres, sans plus de précautions, le libéral-fascisme qui vient. Certes, nous ne sommes pas dans un retour au fascisme historique avec ses foules marchant au pas de l’oie, la programmation étatique de masses sociales obéissantes, l’élimination radicale des ennemis d’une société fusionnelle…, mais dans la construction d’un ordre caractérisé par l’ubiquité de nouvelles formes de contrôle, la sur-individualisation indifférenciée d’atomes sociaux, une propagande médiatique effrénée au service du pouvoir, l’omniprésence de la basse police, corps d’État devenu de plus en plus autonome et isomorphe à la désintégration des vieilleries disciplinaires propres à l’ancien État social. Le dernier mot de la novlangue du fondamentalisme républicain dans nos contrées, alors même que nous assistons à une dégénérescence inédite de ses scènes de pouvoir, le « séparatisme », n’est-il pas le signe de la féroce lutte contre toutes les formes de défection marquées dorénavant par le sceau de l’infamie ? Toute désertion se doit d’être anomique, un crime potentiel contre la Société aux divisions de plus en plus flagrantes malgré le voile de l’autoentrepreneuriat universel. Spectre d’une société gouvernée intégralement par l’économie qui cohabite si bien avec la déferlante des foules de rebuts et d’inadaptés. Il est possible dorénavant de faire coexister le quadrillage du monde par des réseaux avec une atomisation inédite. Cela semble même aller de pair : l’économie comme mode de gouvernement exige des individus indifféremment branchés aux flux de la valeur.

Et pourtant, nous aurions tort de parler d’un « affaiblissement » de l’État. Tout au contraire, nous sommes témoins de l’exacerbation de son action négative : « Le renforcement de l’État et son pourrissement semblent bons camarades » disait déjà Henri Lefebvre dans son Manifeste différentialiste écrit dans les années 70. En réalité, nous le voyons aujourd’hui, rien ne cohabite aussi bien avec le management que la basse police.

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Avec les Communaux1, nous voulons contribuer à la création d’une trame de rapports entre des expériences collectives d’entraide et de coopération comme autant de formes d’émancipation. Il y est question de réappropriations techniques situées, de ré-singularisation de nos milieux de vie, d’hospitalités. Ce qui est au cœur de notre tentative, c’est la réactivation d’une culture des attentions qui est aussi celle de nos interdépendances localisées. Ceci est indissociable du soin porté aux existences fragiles, humaines et non-humaines, dans une lutte contre l’ordre de la négligence. Il s’agit de mettre en partage des dispositifs qui font exister des expérimentations, d’œuvrer à leur mise en résonance et à des transversalités. Susciter ces zones formatives d’expériences partagées, c’est aussi participer à l’éclosion de lieux singuliers à la place des espaces administrés. C’est-à-dire, dessiner les paysages dans lesquels s’incarnent nos attachements. In fine, il s’agit de faire exister des formes ouvertes de communautés, mues par l’attention portée à la vulnérabilité.

Ce texte est une invitation à ouvrir un chantier ayant trait à ce que l’on pourrait appeler une écologie des pratiques de soin. Plus particulièrement, il s’agira de mettre en perspective les univers de la psychiatrie et des précarités dans un contexte de démantèlement de ses institutions.

Pour cela, nous voudrions partir de quelques expériences concrètes. Nous pensons aux Groupes d’entraide mutuelle (GEM), situés aux frontières des institutions psychiatriques, des mondes assistantiels, et des « lieux autres ». Les GEM érigent le principe de la circulation entre des lieux (institutionnels ou non) en modalité particulière de soin. Ils suscitent par là le désenclavement du soin de ses espaces spécialisés.

Nous ne pouvons pas ignorer l’ambiguïté dans laquelle s’inscrivent de telles expériences : de par leur financement dérisoire de la part des tutelles de la santé, elles s’accordent, malgré elles, aux logiques gestionnaires guidées par des politiques de désinvestissement public et contre lesquelles des luttes tenaces, et nécessaires, ont eu lieu ces dernières années.

Il n’en reste pas moins que ces lieux, où se retrouvent des personnes vivant des formes d’extrême marginalisation, ayant traversé les univers de la psychiatrie (et souvent ses violences), engagent des nouveaux agencements collectifs qui non seulement résistent à la normalisation psychiatrique, mais en inventent des perspectives nouvelles. Tentatives fragiles, elles rejoignent d’autres expérimentations. Ainsi La Trame, un dispositif né dans la continuité des GEM, situé dans la ville de Saint-Denis, qui met à l’épreuve des formes d’accompagnement avec la co-implication des personnes en détresse et vivant la plupart dans des contextes de grande précarité. Nous voudrions aussi compter avec la participation de collectifs de personnes se présentant parfois elles-mêmes comme des « survivantes » de la psychiatrie. Nous songeons ici au Réseau sur l’entente des voix (REV), ou encore à d’autres collectifs qu’il faudra coopter à partir des liens que nous avons les uns et les autres avec eux. Nous voudrions enfin revenir sur ce qui fût un moment hérétique ayant bousculé les différents paradigmes occidentalo-centrés du « soin psy » : l’ethnopsychiatrie, peut-être devenue aujourd’hui inaudible sous la chape de plomb de la stigmatisation du « communautarisme », signifiant convoqué comme une arme de guerre par le fondamentalisme républicain.

La question de nouvelles formes de relation aux « usagers », entre les usagers, se pose alors, tout comme celle de la démocratisation des relations entre les professionnels du soin. Et donc l’invention de nouvelles formes de coopération qui déjouent les effets de la hiérarchisation des statuts professionnels, leurs savoirs spécialisés comme armes de pouvoir dans le monde de la psychiatrie et ailleurs.

C’est ici que la question de nos héritages prend une grande importance. De quelles tentatives héritons-nous ? De quelle histoire de la psychiatrie, de l’antipsychiatrie, de ses résistances, ses alternatives, ses créations ? Dans ce sens, nous voudrions porter une attention particulière à l’expérience du réseau « Alternative à la psychiatrie2 » des années 1970, dont nous savons l’hétérogénéité, parfois conflictuelle, entre des références théoriques et des pratiques concrètes. Les expectatives, pas toujours partagées, d’un désenclavement du soin au regard de l’asile, et plus largement de l’institution, ne furent pas les moindres. Nous savons les âpres débats qui y eurent lieu entre les tenants de la désinstitutionnalisation, parfois radicale, et ceux de la ré-institution sous d’autres modalités que celles qui avaient dominé la vie asilaire. Il semblerait cependant qu’un intérêt largement partagé fut porté aux expériences d’une « psychiatrie communautaire », dans des milieux urbains ou non, inspirées particulièrement par la désinstitutionnalisation italienne.

Ajoutons ceci : la logique hétérotopique qui est la nôtre, avec ses profondes ambivalences, ne nous engage-t-elle pas, toujours et encore, à être attentifs aux processus de désidentification des « usagers », des « patients », tout autant qu’à celles des « professionnels » ? N’est-ce pas à cette condition que l’on peut parler à nouveau d’une démocratisation du soin ? Mais la « démocratisation » ne se décrète pas par le haut. C’est une lutte et une expérimentation : l’égalité, peut-on dire avec Rancière, résulte toujours des effets de sa vérification. Elle ne peut avoir lieu que dans la rencontre entre des différences.

Nous voudrions conclure notre invitation en situant notre problématique à partir d’une proposition plus générale.

Face à la multiplication des effondrements, écologiques, sociaux et politiques, la question de la démétropolisation semble ouvrir de nouvelles perspectives. Que faut-il entendre par là ?

Nous considérons avec d’autres les processus de métropolisation comme la forme la plus aboutie de de la gouvernementalité au service des processus de valorisation de l’économie. Ils conjuguent la totalisation de l’espace par les flux marchands (espace devenu lui-même une marchandise), les mobilités balisées, la destruction des lieux où des expériences incommensurables de la communauté résistent et la relégation de plus en plus radicale des nouveaux inadaptés.

La démétropolisation est alors l’accordage d’un ensemble de processus de réappropriation de lieux de vie, des passages entre ceux-ci, de resingularisation de formes de vie communes. Elle est inséparable des cultures de l’hospitalité. Certains annoncent d’inévitables exodes urbains créant ailleurs des reterritorialisations de la vie collective, des nouvelles solidarités, des réappropriations techniques. Pour notre part, nous voudrions parier aussi sur une démétropolisation « de l’intérieur », qui passe alors par des manières de donner consistance au tissage de formes de communauté ouvertes dans nos quartiers, par la réactivation de nos attentions portées à la vulnérabilité de nos milieux de vie et de ceux et celles qui les habitent.

Ceci nous contraint à repenser les espaces institutionnels, leur capacité à opérer des branchements avec d’autres lieux, avec des expérimentations hétérogènes, à les faire sortir de leur auto-référentialité pour contribuer à l’instauration de nouvelles manières de faire exister notre expérience. Dès lors, il sera inévitable de revenir à la question de la désinstitutionnalisation (pour aller où ?) et à celle des processus instituants (pour en faire quoi ?).

Nous faisons l’hypothèse que le soin est indissociable de la création de constellations d’hétérogénéités. Il nous contraint à porter notre attention aux zones formatives de l’expérience qui surgissent de la rencontre entre des différences. Ou, pour le dire autrement, où il s’agit de frayer des passages vers de nouvelles manières de les faire exister.

Nous centrer sur la question de la fragilité des existences, c’est aussi être attentifs aux conditions d’émergence des discours et des savoirs qui instituent l’exercice des pouvoirs naturalisés. Dans ce cas, n’est-il pas nécessaire de désenclaver le soin de ses institutions spécialisées ? Non pas cautionner la destruction de ce que l’on a appelé les institutions assistantielles et du soin, héritées d’une histoire complexe, mais penser à nouveaux frais la question des alliances, des coopérations, des espaces « hétérotopiques » pour que naissent d’autres formes de subjectivation.

Voici la proposition qui guide notre invitation : le soin participe à la constitution de machines de guerre contre une gouvernementalité qui s’acharne à détruire les expériences plurielles de la communauté.