Pour une Coopérative des terres d’Aubervilliers

Nous sommes un collectif souhaitant acquérir collectivement des terres communes et libres de droit pour les habitant·e·s d'Aubervilliers. Voici notre manifeste.

Nous sommes des urbain·e·s sans terre*.

Nous voulons poser la question des sols et de leur usage depuis la banlieue.

L’expérience du Covid et du confinement à Aubervilliers a révélé une fragilité d’une ampleur insoupçonnée chez les habitant·e·s de notre ville : dans les premières semaines du confinement, avec la fermeture des écoles (et donc des cantines scolaires), des associations d'aides alimentaires, mais aussi le ralentissement de l’activité des services sociaux, la perte brutale d’emplois sans indemnité ni chômage, beaucoup de familles se sont retrouvées dans l’incapacité de se nourrir dignement.

A Paris et dans sa périphérie, les plus riches et les mieux dotés en ami·e·s possédant des résidences secondaires ont pu quitter la ville. Mais pour l’immense majorité des habitant·e·s d’Aubervilliers, le confinement fut total et brutal : coincé·e·s chez soi ou ses parents, dans des logements souvent sur-occupés. La même situation inégalitaire se produira à la prochaine épidémie, la prochaine canicule, le prochain épisode de pollution de l’air.
Cet été, de nouveau, il fera trop chaud. Des bouches d’incendie seront ouvertes par des jeunes étouffant sur le bitume. Des migrant·e·s, des ados fatigué·e·s des rares piscines surpeuplées, des voisin.e.s mourant d’ennui chercheront un peu de fraîcheur et d’excitation en plongeant dans les eaux sales du canal Saint-Denis. Comme chaque année, ils et elles risqueront leur vie pour profiter de la seule ressource en eau disponible à proximité.
Pas loin d’ici, le monde agricole subit une pression de plus en plus insupportable : modèle industriel insoutenable, surendettement, exposition aux engrais et pesticides toxiques, isolement dans des campagnes dépeuplées. D’ici dix ans, près de 300 000 agriculteur·ice·s vont partir en retraite. Environ 7 millions d’hectares de terres vont potentiellement devenir accessibles à d’autres usager·e·s**. Un peu partout en France, des collectifs s’engagent dans des “reprises de terres”***.

Nous avons besoin de terres pour nous nourrir, pas pour y construire des logements spéculatifs et des bureaux qui resteront vides. Nous avons besoin d’arbres pour nous protéger des canicules, pour que les gamin-e-s en chapardent les fruits et que les oiseaux reviennent. Nous avons besoin de grands espaces sans flashball, sans contrôle au faciès et sans harcèlement policier. Nous voulons travailler sans y perdre notre santé et notre espérance de vie. Nous voulons apprendre à faire lever notre pain et à greffer des fruitiers. Nous avons envie de prairies pour jouer au foot. Nous voulons respirer sans asphyxier. Nous voulons des eaux naturelles, gratuites et ouvertes à tou-te-s pour nous baigner.
Nous voulons montrer ce que les habitant·e·s de nos quartiers savent faire à celles et ceux qui les imaginent incapables, assisté·e·s, violent·e·s, et ne les perçoivent que comme des dangers pour la société. Nous voulons faire du business de plants de sauge et fumer de la laitue vireuse. Nous voulons voir les étoiles la nuit, et sentir la terre sous nos pieds nue. Nous voulons des terres communes et libres d’accès pour plus de justice alimentaire, de joie de vivre et de liberté.

Des habitant·e·s d’Aubervilliers


Contact: terresdauber@riseup.net

* Nous empruntons cette expression à des ami·e·s du collectif des Lentillères à Dijon

** Voir à ce sujet : Pauline Chiron, Analyser et valoriser les démarches d’accès collectif et solidaire au foncier, Terre de liens (2019).

*** A ce propos : Prise de terre (s), écrit en 2019 par des habitant·e·s de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes


Appel pour un collectif national de défense des jardins ouvriers

La mobilisation des jardins ouvriers, une lutte d’écologie populaire

paru dans lundimatin#272, le 25 janvier 2021

Voici un texte d’analyse politique au sujet de la mobilisation des jardins d’Aubervilliers et Pantin qui prend de l’ampleur. Un appel pour un collectif national de défense des jardins ouvriers en danger a été lancé dimanche dernier (24 janvier) à Pantin, à l’occasion d’une visite festive des jardins (l’événement facebook est par ici).

Il y a quelques années, les jardins ouvriers, situés loin du centre-ville au cœur des cités populaires n’intéressaient personne. Aujourd’hui, parler d’écologie est à la mode. Mais il y a une confusion entre jardins ouvriers, jardins familiaux, jardins partagés et jardins d’agrément. Or, ces différents jardins ne sont pas destinés au même public et n’occupent pas la même fonction. La lutte pour la défense des jardins ouvriers est une lutte écologique mais aussi une lutte de classe : c’est une lutte d’écologie populaire et sociale. L’écho que rencontre la mobilisation des jardins ouvriers d’Aubervilliers et Pantin en est un signe.

Le mouvement de défense des jardins ouvriers que nous vivons actuellement est à la croisée d’enjeux essentiels qui traversent la société : il interroge notre rapport à la sécurité alimentaire en pleine crise économique, il questionne le processus de gentrification face à la crise du logement, il pose la contradiction du capitalisme vert, qui parle d’écologie tout en bétonnant les espaces naturels et en détruisant la vie. L’auto organisation des jardiniers face au Goliath du Grand Paris et le soutien de la population montrent la capacité d’agir d’un mouvement d’écologie populaire destiné à s’étendre.

Les jardins ouvriers, une culture vivrière

Créés au XIXè siècle, les jardins ouvriers ont une double fonction : contribuer à la sécurité alimentaire des familles ouvrières, et améliorer leurs conditions de vie désastreuses en leur offrant un air respirable et un cadre convivial. Les jardins ouvriers, c’est d’abord de la culture vivrière.

Pendant les deux guerres mondiales, la culture vivrière des jardins ouvriers a aidé les familles à limiter la faim. Après la guerre, les jardins ouvriers se sont ouverts aux employés modestes, et ont été renommés jardins familiaux, mais la fonction alimentaire de fait n’a pas changé et l’appellation « jardin ouvrier » est restée. A Aubervilliers et Pantin, les jardins ouvriers ont 80 ans. Ils sont le témoignage d’un espace de culture maraîchère bien plus ancien, sur la plaine fertile des Vertus, qui nourrissaient déjà Paris au XIVe siècle.

Aujourd’hui les jardins sont encore cultivés par des familles très modestes qui plantent les légumes qui seront consommés pendant l’année. Le 93 est le département le plus pauvre de France. Pour les jardiniers retraités, handicapés, malades, pères et mères de famille, ces jardins remplissent leur fonction alimentaire. La crise du Covid, le confinement, la crise économique renforcent la précarité alimentaire. L’augmentation du prix des légumes liée au confinement crée une insécurité alimentaire dont peuvent témoigner les collectifs de solidarité (restos du cœur, Brigades de solidarité populaire, secours populaire). Détruire les jardins à Aubervilliers, suspendre l’exploitation des terres pendant un an à Pantin, réduire de moitié la taille des parcelles, arracher des arbres fruitiers, installer des compteurs d’eau payants dans ce contexte de crise alimentaire est une aberration. Cette dimension de sécurité alimentaire fait écho à un mouvement plus général dans le pays de défense des terres cultivables. Les jardins ouvriers pourraient tout à fait rejoindre des initiatives d’autosuffisance alimentaire auto organisées : AMAP populaire, cantines...

L’aspect vivrier fait la différence avec les jardins partagés dont les mairies sont friandes. A Pantin, des activités autour de deux jardins partagés sont proposées aux habitants. On en trouve aussi dans les nouvelles habitations et les « éco quartiers ». Mais il s’agit de culture hors sol, dans de grandes jardinières, à vocation de loisirs ou pédagogique. Elles ne nourrissent pas et elles n’attirent pas le même public. En aucun cas, un jardin partagé ne peut remplacer un jardin ouvrier.

Le Grand Paris, les JO et l’exclusion des pauvres

La vie en centre-ville et en banlieue sont bien différentes. Il y a quelques années, le dimanche, la famille bourgeoise de centre-ville se rendait chez le primeur pour acheter ses légumes et sortait s’aérer dans les parcs et jardins d’agrément. La famille ouvrière, quant à elle, se rendait dans son jardin ouvrier pour y travailler la terre et produire les légumes nécessaires à sa subsistance dans un cadre naturel et convivial.

Les jardins ouvriers ont été conçus comme un espace de respiration pour la santé et un endroit de convivialité dans des cités marquées par la pollution des usines, l’insalubrité des habitats et la dureté des relations de promiscuité entre voisins. Le jardin ouvrier est le poumon du quartier. La convivialité est essentielle. On y parle toutes les langues, on apprend à se connaître, on échange ses savoirs. C’est un éco système, un lien entre les générations, un outil d’éducation populaire et une arme contre la haine de l’autre.

Or, la banlieue parisienne fait l’objet d’un grand projet d’aménagement appelé « Le Grand Paris », qui a pour objectif d’étendre Paris à sa banlieue : transports, commerces, habitants, culture de centre-ville. Le quartier du Fort d’Aubervilliers, riche de son patrimoine architectural, naturel, et de ses espaces non construits, est l’objet de toutes les convoitises. Il s’agit d’attirer de nouveaux habitants qui n’ont plus les moyens de se loger à Paris à cause d’une spéculation foncière scandaleuse (10000 euros le mètre carré), et cela malgré 400000 logements vides en Ile de France.

Dans le quartier du fort d’Aubervilliers, de nouvelles infrastructures sont en préparation : une gare, une piscine olympique et un solarium à 24 euros l’entrée, ainsi que la transformation du fort, espace de nature sauvage, en parc et jardins d’agrément, peu à peu étendu aux jardins ouvriers voués à devenir des espaces de promenade pour les bourgeois du centre-ville. On appelle cela la gentrification.

Mais les pauvres alors ? Les invisibiliser, et les expulser plus loin. La réfection des jardins ouvriers de Pantin répond à cette logique : détruire l’âme du lieu au prétexte que ce n’est pas « beau », casser les cabanes, installer des allées standardisées pour répondre aux critères de la bienséance bourgeoise, spolier les jardiniers de leur jardin et de leur histoire. Il s’agit de construire et de bétonner, peu importent les conséquences sociales, mais aussi écologiques de la métropolisation du Grand Paris. Refusons l’exclusion des habitants ! Au contraire, mobilisons-nous pour renforcer les liens et souligner l’absolue nécessité de cet espace de nature que sont les jardins ouvriers. Les jardiniers eux-mêmes, plus érudits après 40 ans de culture que n’importe quelle technicienne en communication paysagère, peuvent l’autogérer. Développer la dimension patrimoniale des jardins, relancer le musée des cultures maraîchères, réinvestir la parcelle pédagogique pour accueillir les enfants sont des pistes.

L’écologie populaire face au capitalisme vert

Détruire des jardins, arracher des arbres, bétonner des allées, supprimer les haies où les oiseaux font leur nid, tuer les hérissons, la chouette, le renard, épuiser les oiseaux migrateurs, tout ça pour faire un éco quartier, ça s’appelle du capitalisme vert.

Le projet d’aménagement de Grand Paris est un scandale écologique. La société Urban éco en charge de l’aménagement est la caution écolo d’une destruction naturelle inacceptable, notamment dans ce département très bétonné où les habitants ont peu d’espaces de nature pour se ressourcer. Alors que les étés à Paris montent à 40 degrés, qui peut se permettre de couper des arbres ? De bétonner une terre ? On veut respirer. L’installation de l’eau dans les jardins détruirait les sols et tuerait les insectes indispensables à la culture. Comme tout le projet de Grand paris, toucher aux jardins, c’est déjà un écocide.

La nature et les habitants des quartiers sont victimes d’un même système qui tue le vivant pour faire des profits. Aujourd’hui les jardiniers, auto-organisés pour défendre les potirons et les hérissons sont les acteurs d’une lutte d’écologie populaire et sociale qui, face à l’urgence écologique et sociale, ne peut que s’amplifier, et s’organiser sur une échelle nationale pour la défense des jardins ouvriers.

Non au béton, oui aux hérissons, et vivent les jardiniers !

À Pantin, le 24 janvier 2021

Marjorie Keters pour PEPS 93, Pour Une Ecologie Populaire et Sociale 93