Le monde revient

Cycle de présentation de recherches 2019-2020.

On pourra considérer avec d’autres que ce qu’on appelle la Modernité fut une longue éclipse du monde : institution d’un sujet autonome réflexif brisant nos appartenances à des milieux singuliers, longue marche du Progrès et sa furieuse entreprise de séparation de la Nature et de la Culture, naissance des États et constitution des populations entraînant la défaite des communautés.

L’historien Stephen Toulmin évoque la résonance entre plusieurs traits de la naissance de la modernité naissante : l’oralité céda la place à l’écriture, la pensée du particulier fut remplacée par l’abstraction de l’universel, l’expérience du local fut absorbée par l’institution du général, les temporalités relatives des relations entre les êtres initièrent leur dissolution dans la flèche du temps téléologique.

Pouvait ainsi commencer, dans le cade des États-Nations, à partir du XVIIIᵉ siècle, une entreprise de totalisation du régime de l’économie. Le capitalisme allait dès lors devenir, non seulement un système, mais une société. La naissance de cette dernière, avec ses institutions, ne pouvait se faire que contre les communautés récalcitrantes et leurs mondes singuliers.

Soulignons un dernier avatar historique de la disparition du monde dans les géographies qui sont les nôtres : les « Trente Glorieuses », nom français d’un moment du capitalisme en cours de mondialisation qui dans ses centres vit émerger ce qui semblait être le plus parfait accord entre l’État et le l’Économie, Le Plan comme administration de la société productive, plus la Grande Accélération et ses ravages. Pendant les Trente Ravageuses, nom plus approprié de ces glorieuses années de modernisation, il fut possible de faire miroiter un contrat implicite, soutenu par une puissante machine de propagande : acceptation de l’exploitation, du déracinement, de l’arrachement aux anciens attachements en échange des garanties d’un projet de vie pour tous intégralement inscrit dans le plan de totalisation de l’économie. On pourrait alors dire de cette période de reconstruction après la débâcle, que la planification par l’État du capitalisme avait permis de faire de chacun « des productifs ». A chacun son projet de vie enserrée dans l’économie. Et tant pis pour les inadaptées et autres indisciplinés.

Bientôt devait s’initier le déclin de la centralité politique de tous les sujets sociaux. D’une façon emblématique, il faudrait évoquer le dernier affrontement radical entre le travail et le capital au cours de la décennie insurrectionnelle de l’Autonomie italienne des années 70. Tentative de faire exploser la cage de fer de l’identité ouvrière doublement verrouillée par l’entreprise capitaliste d’un côté, par le Parti et le Syndicat de l’autre. Son élan enragé, écrasé par la contre-insurrection de l’État, se perdit ensuite dans des lignes de fuite absorbées par le régime de la gouvernementalité néolibérale. Depuis, nous sommes alors rentrées pleinement dans ce qu’il faut bien appeler le cosmocapitalisme.


On connaît la suite, dans nos contrées occidentées... Les catastrophes écologiques plus la phase terminale du pastoralisme étatique. La rhétorique de la mobilisation infinie demeurera, absurde, jusqu’à aujourd’hui. Mais les garanties d’un projet de vie pour tous, valorisable dans les coordonnées de l’économie, ne s’en sont pas moins écroulées.

L’action des institutions de l’État devient indiscernable de celle de l’économie. Une nouvelle gouvernementalité se dessine : management des subjectivités et « en même temps » basse police pour les récalcitrants et autres révoltées. Sans parler de l’inexistence sociale pour les innombrables gueux produits par la décomposition de l’État-providence. Appelons ces nouveau modes de gouvernement libéral-fascistes.

Et si le paradoxe de l’époque que nous vivons faisait que c'était justement la multiplication d’effondrements qui ouvrait le voie à de nouvelles perceptions de notre rapport au monde, à de nouvelles sensibilités, à la possibilité des nouvelles expériences et à un travail d’imagination portant sur la possibilité d’autres formes de vie commune?

On pourrait dire alors : le monde revient. Et avec lui une multiplicité de formes de vie qui nous invitent à en prendre soin. Mais aussi à de nouveaux combats. Car, pour que d’autres expériences portant sur des manières communes d’habiter le monde puissent s’affirmer, il faut ruiner l’antimonde de l’économie.

Dans ce sens, ouvrir un travail d’enquête sur des modes d’existence de nouveaux communaux, c’est participer à leur éclosion et, en même temps, lutter contre ce qui en dénie la possibilité.

Nous compterons au cours de l’année avec les interventions de Jérôme Baschet, historien, qui nous parlera des conceptions plurielles de l’autonomie politique et des pratiques communalistes. Noël Barbe, historien, reviendra sur l’expérience de La Commune de Paris. Christophe Bonneuil, historien de l’environnement, nous fera part de ses recherches sur la métropolisation du monde et du concept d’environnement. Barbara Glowczewski-Barker, anthropologue, nous emmènera vers l’exploration des mondes pluriels des ontologies relatives aux relations entre humains et non-humains. Guillaume Pellerin, chercheur et développeur dans les technologies numériques, nous fera partager des expérimentations des communs informatiques. Isabelle Stengers, philosophe, nous fera partager sa pensée d’une cosmopolitique des communs. Ciprian Tasset, sociologue, nous rendra compte de ses recherches sur les nouvelles communautés « d’effondrés » dans le cadre de ce qu’on appelle aujourd’hui la collapsologie.

Nous publierons prochainement les dates et des présentations plus détaillés de ces interventions.