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La Casa

La Casa. Quelques nouvelles

En ces temps difficiles pour les exilé.e.s, La Casa poursuit ses activités. Nous nous sommes remobilisés pour ce deuxième confinement. 10 appartements nous ont été prêtés, qui ont permis de loger une quinzaine de personnes. Merci à toutes celles et ceux qui ont franchi le cap ou qui ont recommencé, on vous assure que vos hôtes se portent bien, et que ça leur fait une vraie respiration.

Du côté des jeunes, ils sont maintenant 8 à être hébergés et accompagnés par La Casa, tandis que 4 nouveaux sont hébergés et soutenus mais sous des formes un peu différentes. Des liens forts se sont désormais tissés entre les jeunes et ceux qui les accompagnent, au gré des cours de français et de maths, des dîners, des sorties et des ateliers (peinture, création musicale, jardinage...), et nous sommes heureux de les compter dans notre entourage. Grâce à l'association Droit A l'Ecole(scolarisation des mineurs isolés), leur quotidien est heureusement structuré par des cours de qualité, qui leur permettent de continuer à apprendre et ne pas perdre de temps.

Pour au moins 4 d'entre eux, nous cherchons toujours un nouvel appartement dès la fin du confinement.

Du côté du lieu que nous occupons depuis la fin mai, à à Ivry s/Seine, il a permis d’accueil aux différentes personnes que nous avions hébergées en appartements par nos réseaux amicaux durant le premier confinement. Ce sont désormais 35 personnes que nous soutenons financièrement, sous de multiples formes. Les habitants qui avaient prêté leurs appartements ou accompagné les exilés logés nous ont rejoint pour aménager ce lieu et en faire un vrai lieu de vie. Des chambres ont été crées et continuent de l'être mais ce sont aussi des cours de langue, des suivis juridiques, des ateliers de théâtre et de nombreux moments de partage et de joie qui habitent à présent ce lieu. Et nous l'espérons pour longtemps.

La Casa ne saurait cependant être un îlot coupé du monde, et nous sommes toujours régulièrement confrontés à des demandes d'aide urgentes, notamment des jeunes à la rue. Nous essayons aussi d'y répondre, mais nous avons peu de places, et nous voulons continuer de nous battre politiquement, pour faire cesser une situation objectivement scandaleuse, à laquelle nous ne voulons pas nous habituer : que des adolescents dorment dans la rue ou dans des camps, par dizaines voire centaines, dans une ville parmi les plus riches du monde, capitale de la 6e puissance mondiale, en pleine pandémie et alors qu'un deuxième confinement a été décrété. Nous ne devons pas oublier que la France est le seul pays d'Europe qui laisse des mineurs à la rue, et qu'ils sont en cette période encore plus isolés.

Dans ce même registre, celui de l'ignoble de la politique française, s'est déroulé mardi "l'évacuation" du camp de la porte de Paris, à Saint-Denis. Plusieurs d'entre nous était présent.e.s, pour témoigner de notre solidarité.

Le démantèlement du camp s'est terminé alors qu'un grand nombre de personnes, entre 500 et 1000 personnes, n'avaient pas pu monter dans les bus. Elles ont alors été chassées du site puis harcelées par la police, parfois toute la nuit, dans les rues de Paris. Cette situation perdure, la police empêche les personnes de s'établir où que ce soit, dans une véritable chasse à l'homme qui semble n'avoir pour seul but que d'épuiser et de les maltraiter (voir les posts des ami.e.s de Solidarité migrants Wilson).

Face à cette situation dramatique, nous avons mobilisé les moyens que nous pouvions, et permis à 22 personnes de dormir quelques jours à l'hôtel pour se reposer. Nous remercions celui grâce à qui cela a été possible, qui se reconnaîtra.

La Casa a dans son ADN l'idée que si nous ne pouvons pas faire quelque chose directement, nous le faisons via d'autres réseaux ou associations, dans une logique de circulation et de complémentarité des appartenances, en refusant toute logique de concurrence ou d'affiliation exclusive : dans le cas du camp de la porte de Paris, nous n'intervenions pas dans le camp et ne connaissons pas les gens que nous avons pu loger à l'hôtel, mais nous avons eu envie de contribuer, même modestement.

En ces temps compliqués, nous avons plus que jamais besoin de nous regrouper, de rendre visible, de continuer à agir ensemble, afin que ce que l'État fait ne soit pas considéré comme un état de faits que nous ne pouvons qu'accepter. Nous travaillons pour un véritable accueil de toutes et tous et le faisons, avec d'autres, par nos gestes de solidarité dont chacun, aussi petit soit-il, peut servir de relai pour les autres afin de constituer une alternative solide, puissante et effective.

La Casa, fin 2020

2020 aura été un cap pour La Casa et pour ses modes d’engagement sur le terrain.

Le point de départ, concret, a été le premier confinement : nous ne pouvions pas rester impuissants face à ce que nous pressentions pour les jeunes à la rue. C’est-à-dire que ça allait être absolument insupportable. On a donc payé l'hôtel pour les plus jeunes, tandis que les adultes bénéficiaient des dizaines d'appartements prêtés par des parisiens et parisiennes solidaires. Des deux côtés, un ensemble de voisin.e.s bienveillant.e.s ont accompagné avec nous les mineurs et les majeurs pour que les multiples privations dues au confinement (alimentation, éducation, moments de vie et de partage…) ne les affectent pas outre mesure.

Puis on a enchaîné : les lieux de vie collectifs pour les jeunes, d'autres appartements, et encore d'autres.

Pour les adultes, le coup de chance (mais qui ne vient pas de nulle part) a été la possibilité d'investir un lieu.

On a assuré le ravitaillement, le suivi, la gestion des conflits, les craquages et aussi des situations très dures. Mais on a aussi eu beaucoup de joie, d'amour et de solidarité.

On a poursuivi nos recherches, on a rencontré des gens, on a envoyé des centaines de mails et passé des heures au téléphone. On a discuté (beaucoup), on s'est engueulé (un peu) et, le long de ce chemin, on a réussi à fédérer une communauté solidaire qui tente de se structurer, de se remettre en question fréquemment, de reconnaître ses limites ou d'exprimer ses aspirations. Car nous ne pensons pas que "l'accueil" soit une qualité innée que l'on possède quand on est né "du bon côté de la frontière" : cela relève d'un travail d'ajustement permanent et qu'il nous importe de tenir. Nous voulons agir auprès des personnes exilées, que l'on reconnaît dans leurs chemins singuliers, plutôt qu'agir pour mais sans elles.

Concrètement, la Casa qui accompagne les mineurs loue un appartement depuis le mois de Septembre. Dans cet appartement, quatre jeunes sont hébergés pour une longue durée en attendant de trouver et de nous installer dans notre vraie Casa. Les quatre autres jeunes que la Casa héberge ont beaucoup changé de maisons, parfois toutes les 2 semaines, parfois tous les mois, grâce à des personnes que nous remercions et qui nous ont fait confiance en nous prêtant leurs appartements. Quand certains ont été pris en charge par l'Aide Sociale à l'Enfance, d'autres nous ont rejoint et construisent désormais le projet avec nous. Tous les jours, nous avons créé un grand collectif qui n'a fait que s'agrandir, entre les jeunes que nous hébergeons et les bénévoles qui les accompagnent au quotidien.

Il y a différents types d'accompagnements : l'aide au devoir, l'organisation d'activités, les courses, cuisiner avec eux, le sport, s’intéresser aux aspirations de chacun, aider à l'insertion pour d'autres, comme trouver un employeur pour une alternance, et un tas d'autres choses qui sont encore à imaginer. Il y a aussi l'accompagnement juridique, administratif et scolaire. Tout cela demande beaucoup de temps et d'énergie, et ça n'a pas toujours été facile. Les moments de joie qui existaient quand les projets et actions marchaient et avançaient nous ont fait continuer.

C’est dans ce même alliage d’épreuves difficiles et de réussites qui rendent des puissances que se déploie l’accompagnement de la quarantaine d’exilés au sein de leur lieu de vie dans le sud de Paris. Depuis la fin du premier confinement, les personnes accueillies ne trouvent pas là une simple “mise à l’abri” telle qu’elle est proposée dans l’urgence des démantèlements sans jamais laisser le temps du repos et de l’installation. Elles y trouvent un espace-temps à occuper, une pause réelle dans la complexité d’un trajet migratoire et la possibilité de passer des non lieux de la sur-vie à l’aménagement d’un lieu de vie partagé. L’équipe accompagnante est consciente de la difficulté d’un tel projet mais essaie de le tenir en se donnant le temps d'essayer, de rater, d’essayer encore et avec d’autres formes de structurations qui favorisent les circulations entre les uns, les autres et la ville tout autour. Une organisation par pôles – pôle langue, pôle travaux, pôle activités artistiques.... - est essayée depuis quelques mois, des réunions régulières ont lieu entre résidents et accompagnant.e.s afin que les modalités de l’occupation soient discutées collectivement et que chacun puisse avoir prise sur la situation. La Casa - qu’ont rejoint un grand nombre de nouveaux soutiens du lieu - accompagne les résidents dans plusieurs de leurs démarches, soutient financièrement pour l'approvisionnement alimentaire et autres besoins premiers, co-organise des cours, des ateliers divers et partage régulièrement des temps de joie et de partage avec les habitants qui passent du rôle d’accueillis à celui d’accueillants. En ces temps d'un confinement qui n'en finit jamais et où, sous nos masques et à distance, on suffoque terriblement, on trouve dans ce lieu un peu de quoi respirer.

Comme tout le monde, 2020 ne nous a pas épargné, ni personnellement ni dans nos actions, puisque nous avons été aux premières loges de l'incurie des pouvoirs publics tout au long de l'année, quand ce n'était pas de la violence aveugle.

Et nous avons, comme tous les soutiens de Paris, de Calais ou d'ailleurs, ajouté quelques nouveaux noms à la liste des personnes exilées, lésées et violentées par cette incurie ou, devrait-on dire, par ce savant projet de nier les vies qui ne comptent pas ici. Parmi elles se trouvent Pedro et Youssouf, dont nous espérons le plus ardemment qu'ils vont bien.

Comme tout le monde, on s'est senti désespérés, puis on a recommencé.

Pour apporter notre soutien malgré tout, et faute de pouvoir faire mieux, on a financé des nuits d’hôtel pour permettre à des personnes à la rue de se reposer quelques jours. Cela représente 1237 nuitées pour l’année 2020, dont 918 nuitées pour le 1er confinement, 149 liées à l’évacuation du camp de Saint-Denis et à la traque policière qui l’a suivie, et 170 pour des urgences sans rapport avec un événement précis.

Aujourd'hui, La Casa, ça veut dire une quinzaine de jeunes logés et accompagnés, et une quarantaine d'adultes soutenus dans leur lieu de vie.

Mais ça veut surtout dire que nous réussissons là où nous voulions être : dans la création d'espaces de refuge et dans la composition d'un mode d'accueil en commun adressé aux personnes à qui le repos et la sécurité (physique et mentale) sont refusées. Et cela veut aussi dire pour nous que, une fois ces espaces créés et où l'on peut encore un peu respirer, nous pouvons réellement commencer à vivre ensemble et à aimer cette vie.

Bien sûr, les obstacles sont innombrables, et pour la plupart ne dépendent pas de nous. Le tournant autoritaire du gouvernement français, comme la politique européenne envers les exilé.e.s, n'augure rien de très positif pour les prochains mois.

Peu importe, nous serons là et ce "nous" est celui d'une radicale égalité à laquelle nous continuons d'aspirer.

Nous vous remercions chaleureusement pour votre soutien, et vous souhaitons une très heureuse nouvelle année.

A propos des hospitalités, vous pouvez lire cet entretien avec Camille Louis "Politique de la confiance. Accueil, solidarité, égalité radicale".

Et, à propos du droit, Karine Parrot, Carte blanche. L'Etat contre les étrangers.  La violence intrensèque de l'Etat ou la fabrique de l'étranger par le droit . Récension.


P'tits Dejeuners Solidiares

P'tits Dejeuners Solidiares distribue des petits déjeuners aux exilés et aux personnes à la rue entre 8h30 et 10h, cour du Maroc, à côté du jardin d’Éole dans le dix-huitième arrondissement.

Tous les matins, entre 70 et 200 personnes sont accueillies, surtout des hommes originaires du Soudan, d’Érythrée, d’Éthiopie, d’Afghanistan, mais aussi du Congo, du Ghana, du Maroc, d’Algérie..., dont beaucoup sont demandeurs d’asile.

Le collectif est né du regroupement des « Cafés Solidaires » (organisés par l’association Quartiers Solidaires) et des « P’tits Déj à Flandres » créés dans le quartier de Stalingrad et de la Chapelle à la suite de la « crise de l’accueil » des personnes migrantes en France en 2015.

Depuis toujours, le quartier La Chapelle à Paris est un lieu de transit ou d’ancrage pour les personnes en migration, notamment en raison de sa proximité avec la Gare du Nord. Durant l’hiver 2015, un campement s’est constitué sous le métro La Chapelle. Son évacuation, au printemps 2015, a entraîné la constitution de plusieurs camps, en particulier sur l’esplanade Pajol et au jardin d’Éole. Ces campements ont été l’occasion d’expérimenter des formes de vie auto-gérées qui ont transformé les personnes impliquées (exilés, habitants et militants).

Depuis, les « mises à l’abri » successives des exilés, organisées régulièrement par les pouvoirs publics, ne sont clairement pas à la hauteur des besoins. En arrivant en Europe, et plus précisément en France (le « pays des droits de l’homme », comme beaucoup d’exilés le rappellent), ces derniers qui ont généralement connu des parcours de migration d’une violence inouïe pensent pouvoir – enfin – vivre dans des conditions dignes. Au lieu de quoi, elles sont souvent traitées sans aucun respect pour leurs droits les plus basiques (avoir un toit, manger à leur faim), quand elles ne sont pas simplement considérées comme des criminels.

Dans ce contexte où les pouvoirs publics cherchent à invisibiliser les exilés en les repoussant vers la périphérie, P’tits Déjeuners Solidaires est un repère dans Paris : les distributions ont lieu chaque jour au même endroit depuis plusieurs années. Des liens, parfois étroits, se sont noués avec des exilés, et certains sont devenus des « piliers » de l’organisation du collectif.

Des relations se sont également développées avec des acteurs du quartier, comme le théâtre du Grand Parquet qui met à disposition un local, des cafés et restaurants qui chauffent l’eau, des boulangeries qui donnent leur pain invendu… La mairie de Paris, avec qui les rapports ont souvent été tendus, a récemment fourni un containeur avec de l’eau et de l’électricité.

Au fil du temps, d’autres activités se greffent à cet espace d’hospitalité : une permanence chorégraphique, des ateliers d’écriture et de dessin, des cours de capoeira, des cours d’alphabétisation… Des associations plus institutionnelles viennent aussi régulièrement proposer leur aide au niveau administratif, sanitaire, psychiatrique, etc.

En tant que « collectif » sans hiérarchie ni porte-paroles, les P’tits Déjeuners Solidaires fonctionnent par consensus et restent ouverts à toutes les propositions. Dans la mesure où aucune opposition ne se manifeste, le principe « celui qui veut faire quelque chose le fait » prime. Ce qui n’empêche pas d’avoir des temps réflexifs, lors des réunions mensuelles, ou dans des échanges informelles.

Voici un beau texte d'Anna-Louise Milne sur lundimatin qui résonne cruellement avec ces communs en cours des P'tits dejeuners solidaires de La Chappele: "L'animal entre nous".

Sécurité globale, de quel droit ?

Sécurité globale, de quel droit ?

Un documentaire de Karine Parrot & Stéphane Elmadjian

paru dans lundimatin#273, le 31 janvier 2021

Sept juristes décryptent la loi Sécurité Globale
Novembre 2020. L’état d’urgence sanitaire est en vigueur. La population française est confinée, nul ne peut sortir de chez soi, sauf dans quelques cas « dérogatoires » et moyennant une attestation. C’est précisément ce moment hors du commun que le gouvernement choisit pour faire adopter – suivant la procédure d’urgence – une loi sur « la sécurité globale » qui vient accroître les dispositifs de contrôle et de surveillance.